Un nouvel album d’Eminem en 2016 est-il une si bonne nouvelle que ça ?

Dans la nuit du 19 octobre les plus insomniaques d’entre nous ont pu découvrir en même temps que nos amis américains le tweet d’Eminem avec un nouveau morceau et l’annonce d’un prochain album. Il n’en fallait pas plus pour qu’Internet devienne fou et que les réactions hystériques foisonnent sur le réseau social aux 140 caractères. 

Face à l’enthousiasme des fans, des personnes moins enjouées ont quant à elles montré leur scepticisme, et il y a de quoi. D’abord, il y a ce nouveau titre, « Campaign Speech », au titre évocateur et à charge, notamment, contre Donald Trump et la politique en général. Sur le principe, Eminem est plutôt bien placé pour réaliser un morceau efficace sur le sujet. Lui qui n’a eu de cesse de se moquer des mœurs de l’Amérique blanche au cours de ses albums, voire même de manière plus frontale de la politique de George W. Bush avec « Mosh » en 2004 sur son album Encore.

Le soucis c’est que ce titre date déjà d’il y a 12 ans. A une époque où Eminem, après avoir sorti trois albums acclamés par le public et la critique, commençait déjà à perdre de sa superbe. Mais malgré cela, avait réussi à rester incisif et virulent dans son discours, en tout cas sur ce titre. Les temps ont bien changé depuis. Et si Eminem restait l’un des artistes les plus importants des années 2000 et que chacun de ses morceaux pouvait avoir un poids conséquent, c’est beaucoup moins le cas en 2016 où d’autres rappeurs ont pris désormais les devants.

Mais soit, Eminem veut sortir un nouveau morceau politique à la veille des élections américaines, alors qu’un candidat comme Donald Trump pourrait succéder à Barack Obama ? Grand bien lui fasse ! Le soucis n’est pas le thème du morceau en lui-même, mais bien sa structure et la manière dont Eminem a choisi de l’interpréter ; et il n’aurait pas pu choisir pire. « Campaign Speech » est un quasi a cappella de 7mn47 où le compositeur de l’instru a du s’endormir sur son clavier, et où Eminem, énervé comme toujours, a décidé de jouer le même tour qu’avec Rap God, mais cette fois, avec les paroles, et non avec le flow. Autrement dit, ça sent le forcing à des kilomètres.

A la sortie de « Rap God » fin 2013, le net était une nouvelle fois devenu fou face à la vitesse avec laquelle Eminem débitait ses rimes dans cet egotrip de 6 minutes. Si la performance peut-être saluée, elle ne sonnait pas moins creuse aux vues du contexte de l’artiste il y a trois ans.

Comme dit précédemment, la carrière d’Eminem commence à battre de l’aile dès Encore en 2004, avec des concepts de morceaux qui commencent à se répéter, des skits gênants, et des productions moins inspirées. Certes sa dépendance aux médicaments et sa cure de désintoxication n’ont pas aidé à le remettre en selle, mais ses albums suivants, Relapse et Recovery, étaient tous les deux de piètre qualité. Notamment ce dernier où Eminem a eu besoin de pop stars comme P!nk et Rihanna pour signer ses singles, alors que 10 ans en arrière il se moquait éperdument d’autres pop stars comme Britney Spears ou Christina Aguilera. Puis en 2013 sortait The Marshall Mathers LP 2, la « suite » de son classique The Marshall Mathers LP sorti en 2000. Un album qui allait à l’encontre de tout ce qu’Eminem avait promit sur Recovery ; être plus mature, arrêter les bêtises de son personnage Slim Shady, et tirer un trait sur le passé. Si Recovery avait au moins pu aider Eminem a tenir sa parole et à le changer, il aurait au moins fallu lui reconnaître ça. Mais trois ans plus tard, le MC de Detroit réapparaissait de nouveau blond peroxydé, avec un morceau ; « Berserk », aux inspirations old school et le concept de faire la suite de son album TMMLP mais avec la pop aseptisée de Recovery.

Et parmi tout ça, il y avait « Rap God », qui donnait l’impression qu’Eminem – à 40 ans – souhaitait encore se comporter comme un jeune et prouver qu’il pouvait encore impressionner et revenir à son meilleur, sans avoir d’abord regarder le rap changer depuis des années.

L’esprit de compétition fait partie de la culture hip-hop. Tout comme les égotrips font partie intégrante de l’histoire du rap et sont sains pour l’évolution du genre. Mais encore une fois, ce n’est pas le fait de faire un égotrip le problème, mais bien la manière. Rapper le plus vite possible a toujours été un moyen d’impressionner le public, mais se reposer uniquement là-dessus peut paraître assez rapidement vide. « Rap God » était un tout, un trop-plein de plusieurs choses. D’abord, son titre, puis ce flow ultra-rapide, ce ton encore une fois énervé ; tout paraissait poussif et beaucoup trop calculé. Un peu à l’image des autres morceaux de TMMLP2 aux featurings dispensables (Rihanna, Skylar Grey..), aux productions basiques façonnées pour les trailers des jeux Call of Duty, rendant le tout assez vite creux pour un artiste qui se proclame « dieu du rap » alors qu’il n’a jamais paru aussi inoffensif et rentré dans le rang.

« Campaign Speech » suit l’exacte même direction que « Rap God ». Pas vraiment un véritable morceau au sens premier du terme, il ne peut pas non plus être considéré comme un freestyle vu qu’il paraît extrêmement calculé, et ce à la virgule près. Le titre donne l’impression qu’Eminem travaille dessus depuis des mois sans relâche jusqu’à trouver les rimes parfaites, pour trouver les assonances parfaites, les mots parfaits, à tel point que « Campaign Speech » aurait sans doute été mieux à l’écrit qu’à l’oreille. Car avec l’absence d’une instru, impossible de se focaliser sur autre chose d’autre et le tout devient très vite redondant et ennuyeux à suivre. Encore une fois Eminem en fait trop et ne peut pas se contenter de faire un morceau contestataire de trois minutes de moins avec une simple production. Il faut impérativement que ce soit a capella, pour bien entendre les paroles pour lesquelles il a sûrement travaillé très dur pour les trouver et faire durer cela plus de 7 minutes.

Si même quelques années en arrière, l’idée d’écouter un tel morceau d’Eminem ne serait pas forcément mieux passée, en 2016 cela relève du fantasme absolu. Surtout depuis qu’Atlanta est la Mecque du rap et que les artistes sortent projets sur projets à un rythme stakhanoviste et que d’autres ne cessent d’innover et de devenir des artistes encensés comme Chance the Rapper ou Kendrick Lamar, quelle place il y a t-il pour un tel morceau d’Eminem en 2016 ? Et quelle place il y a t-il surtout pour un album d’Eminem en 2016 ?

Il faudrait être fou pour penser que « Campaign Speech » fera partie de la tracklist finale de ce fameux disque. Il s’agit plus d’un one shot que d’un véritable single. Mais aux vues de la qualité des derniers disques d’Eminem, et de sa manie de systématiquement forcer pour prouver qu’il est toujours dans le coup, l’avenir ne s’annonce pas très glorieux pour le rappeur le plus connu de tous les temps. Marshall Mathers devrait peut-être prendre exemple sur Dr. Dre, son acolyte et mentor, qui en 2015 a sorti un album différent, avec plus de recul et cohérent avec son image de cinquantenaire. Disque sur lequel d’ailleurs Eminem avait un couplet sur le morceau « Medicine Man », et où il n’avait pas pu s’empêcher de reprendre ses mêmes tics énervants, d’être toujours aussi énervé et de donner l’impression qu’il est toujours dans le rouge à cause de forcer autant.

Au lieu de ça, Eminem semble se caricaturer et ressemble de plus en plus au mainstream qu’il a toujours combattu par le passé. Notamment des rappeurs comme G-Eazy, Machine Gun Kelly ou encore Macklemore, qui représentent déjà le rap blanc easy-listening et parfois cliché dont personne ne souhaite le voir se rapprocher. Ou peut-être que si. Peut-être que la fan base d’Eminem a changé depuis tant d’années et ces changements de style dans ses albums. Peut-être est-il temps de laisser Eminem a un autre public et de cesser de l’écouter comme nous le faisions dans les années 2000. Non sans regrets.

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