Noname – Telefone | Critique

Chicago est-elle en train de devenir la ville la plus excitante du rap américain ? Une question pas si anodine aux vues de l’émulation qu’il y a autour de ses artistes comme les vétérans Kanye West et Common, Mick Jenkins et sa spiritualité et aussi Chance The Rapper qui est sûrement l’artiste le plus intéressant du moment.

La rappeuse Noname, anciennement Noname Gipsy, n’en est qu’à sa première mixtape mais vu l’amour et les éloges du public et des critiques, tout indique qu’elle ne va pas tarder à encore plus faire parler d’elle. Et ça serait mérité, tellement Telefone est le projet le plus tendre, rafraîchissant et intelligent entendu cette année.

Et pour ça, on peut remercier Chance the Rapper, un très bon ami de Noname, de l’avoir encouragé à se lancer dans le rap, alors que jusque là elle préférait la poésie ou le spoken word. Une des premières apparitions de Noname sur un morceau remonte d’ailleurs à 2013 sur le titre « Lost » tiré de Acid Rap, la deuxième mixtape de Chance. Un autre de ses featurings connu est celui sur le morceau « Comfortable » de Mick Jenkins sur sa mixtape The Waters en 2014 qui était aussi un projet de très bonne qualité.

Pourtant il est possible que l’auditeur, aussi averti soit-il, n’ait pas immédiatement été époustouflé par Noname sur ces mêmes morceaux. Non pas que les couplets de Noname n’étaient pas bons quelques années en arrière, au contraire. Mais son style ne se rapproche juste pas des canons habituels qui peuvent faire sauter au plafond instantanément.

Mais c’est en réécoutant ces morceaux que l’on se rend compte que Noname avait déjà ce qui rend justement son style attachant. Tout d’abord car elle a plutôt un phrasé lent, voire nonchalant, un peu détaché des fois. Un flow proche d’une conversation qui vient sûrement de sa culture de la poésie et du spoken word.

En tout cas Telefone a de nombreuses qualités qui devraient faire aimer Noname très vite auprès de n’importe qui, comme le fait qu’il ne dure que 33 minutes et ne compte que 10 morceaux, ce qui est parfait pour se familiariser avec elle en douceur. Et aussi parce qu’elle représente à merveille une certaine mouvance qu’on voit de plus en plus revenir dans le hip-hop américain, qui est celle du retour en grande forme de la soul, du gospel et du r’n’b dans les compositions, comme sur Coloring Book, la dernière mixtape de Chance the Rapper ou encore To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar l’année dernière.

D’ailleurs pas étonnant que les deux là soient amis car on ressent l’influence de Chance sur les musiques de Noname, avec des compositions toujours très belles, douces, et lumineuses qui dégagent vraiment quelque chose de positif. Sans qu’à un seul moment ça ne paraisse faux, surjoué, ou poussif. Au contraire, les musiques ont quelque chose de discret, voire d’introspectif parfois et surtout épousent parfaitement le phrasé spécial de Noname.

A tel point que si l’on ne prête pas attention plus que ça aux textes, on pourrait penser que les paroles sont aussi chaleureuses et réconfortantes que ne le sont les instrus, mais c’est là que Noname cache bien son jeu. Car sur Telefone, Noname parle bien sûr d’amour et de relations, mais aussi de la mort, d’anxiété, de nostalgie ou encore de violences policières. Mais toujours avec intelligence, maturité et c’est là justement que l’on se rend compte à quel point les instrus collent parfaitement avec son propos, car bien sûr Noname va parfois dire des choses tristes, mais ça ne va jamais tomber dans le pathos ou tout faire pour que vous pleuriez. Au contraire elles vont toujours réussir à faire ressortir la beauté des situations décrites.

Comme dans « Yesterday » où Noname va parler d’une belle manière de la mort de sa grand-mère alors que tout ce qu’elle souhaitait c’était la rendre heureuse, ou encore de la disparition de Brother Mike, un activiste hip-hop connu de Chicago ou encore de ses addictions. Mais les magnifiques notes de pianos et les voix de TheMIND et Akenya apportent un côté soul très beau pendant le refrain avec en plus ces choeurs féminins en fond.

Ou aussi dans « Reality Check » où Noname exprime sa peur de se lancer dans le rap, de prendre des risques, de sortir de sa zone de confort, et évoque aussi le cancer de sa tante. Mais les voix d’Akenya et d’Eryn Allen Kane arrivent toujours à apporter une saveur soul et R’n’B avec en plus une belle utilisation du xylophone et de synthés qui savent toujours rester discrets.

Un morceau comme « Diddy Bop » parle quant à lui de la nostalgie de Noname, à travers ses souvenirs d’enfance, de B2K qui passait à la radio, ou encore, justement de la « Diddy Bop », une danse très populaire à l’époque et inventer par Diddy lui-même. Entendre Noname raconter ses souvenirs surtout avec ce changement de ton, le chant de Cam O’Bi et ces notes claires de piano fait vraiment de ce titre un des meilleurs du projet.

« Casket Pretty » est aussi pour moi l’un des meilleurs morceaux, même s’il est sûrement le plus triste. En seulement 1mn51, Noname parle de sa peur pour ses proches de mourir et qu’elle reçoive un coup de fil pour lui annoncer la mauvaise nouvelle. Mais aussi des violences policières en dépeignant une scène de meurtre connue de tous pour que l’on se rende compte de la chose. Un titre qui forcément en ces temps de bavures policières est plus vrai et dur que jamais. Mais Noname parle aussi de la violence de la ville de Chicago, qui a un des taux de criminalité les plus hauts des USA, ce qui montre bien à la fois l’amour et le dégoût de Noname pour sa ville.

Telefone est aussi intéressant car justement il nous met à la place d’une jeune femme noire américaine face à ses peurs et ses doutes qui va plus chercher à trouver des solutions qu’à répondre par la violence. JUn type de discours positif et lumineux intéressant à plus d’un point car malheureusement trop peu représenté dans un monde du hip-hop très souvent masculin.

Comme dans le morceau « Bye Bye Baby » où Noname parle d’un sujet très peu évoqué dans le rap ; en tout cas pas de cette manière, celui de l’avortement. Dans ce court morceau, Noname parle à la place d’une mère dans le premier couplet et à la place du bébé dans le deuxième couplet. Dans une interview pour le magazine The Fader, Noname expliquait qu’elle souhaitait faire un morceau pour ces femmes qui avaient vécu cette expérience difficile afin qu’elles puisse se reconnaître et aussi pour replacer l’amour de la mère pour l’enfant plutôt que de se focaliser sur la tristesse ou la détresse qu’un tel acte peut provoquer.

Il est aussi très intéressant de voir que Noname parle beaucoup de figures féminines qui comptent pour elle tout au long de son projet, que ce soit sa grand-mère, sa mère, de Nina Simone, ou même indirectement de Lauryn Hill. Noname ose montrer une grande part de féminité mais aussi un engagement rafraîchissant dans sa manière de parler d’elle et du monde qui l’entoure.

Telefone est un projet qui fait du bien pour plusieurs raisons, que ce soit par la beauté de ses productions, de la chaleur et de la douceur qui s’en dégage, mais aussi pour l’état du rap féminin qui avec l’arrivée de toute une nouvelle garde comme Little Simz ou Kamaiyah fait plaisir à voir, et aussi pour la justesse à laquelle il parvient à tirer de beau même quand il est autant ancré dans l’actualité. Définitivement un des meilleurs projets rap de cette année. Et une mixtape que à recommander même aux personnes peu habituées au rap qui pourraient y trouver un début très satisfaisant et un personnage très attachant en la personne de Noname.

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