La victoire de Skepta aux Mercury Prize – Ou la reconnaissance du grime aux yeux du grand public

15 septembre 2016, Hammersmith Apollo, Londres. Joseph Junior Adenuga, entouré de ses parents et de son crew Boy Better Know, semble avoir du mal à réaliser ce qu’il vient de lui arriver. L’homme, plus connu sous le nom de Skepta, vient de recevoir le prestigieux Mercury Prize* qui récompense le meilleur album de l’année au Royaume-Uni et en Irlande pour son disque Konnichiwa, sorti le 6 mai dernier. Le tout devant David Bowie, Savages, Aohni ou encore Radiohead. Si le MC peine d’abord à trouver ses mots derrière sa casquette noire, c’est que cette victoire représente bien plus qu’un simple award. Ce soir là, bien plus qu’un artiste talentueux, c’est tout un style musical, le grime, qui venait d’être célébré et d’enfin d’obtenir la reconnaissance qui lui était dû depuis des années.

C’est que cette légitimation a mis du temps à pleinement arriver. Si le Royaume-Uni est surtout connu pour ses artistes rock, trip-hop ou brit pop et aux autres appellations sans aucun sens, le grime aura le plus souffert du manque de visibilité de la part du grand public. Style souvent apparenté au hip-hop pour sa mentalité DIY, le grime reste pourtant un pur produit anglais difficilement définissable, entre sonorités dancehall, UK garage ou encore drum’n’bass. Né au début des années 2000 avec l’aide des radios pirates, ce n’est pas pour autant que le grime ne compte pas ses figures de proue, malgré son attachement très fort à l’underground. Wiley, Stormzy, Novelist, Dizzee Rascal et bien sûr Skepta façonnent depuis plus d’une décennie l’histoire d’un genre innovant mais plus enclin aux enregistrements sur dub plates que sur de véritables albums.

Parmi ces artistes, Dizzee Rascal fut celui qui s’en était sûrement le mieux sorti au début du nouveau millénaire. Sorti en 2003, son premier disque Boy In Da Corner permit au monde de découvrir dans les grandes lignes le « rap anglais », en omettant la plupart du temps l’influence capitale du grime. Ce premier jet allait permettre à un genre encore jeune de se faire connaître, dans la lignée du génial Original Pirate Material de The Streets sorti un an plus tôt et qui empruntait, parmi d’autres, des influences à ce son né dans bas-fonds londoniens. Malgré ses éloges critiques, Dizzee Rascal ne réussit pas à réellement concrétiser le succès de son premier effort, et ni Wiley, ni même Skepta – malgré plusieurs albums : Greatest Hits (2007), Microphone Champion (2009) et Doin’ It Again (2011) – ne parviennent à redorer le blason du grime aux yeux du grand public pendant la décennie suivante. Pourtant, treize ans avant cette soirée du 15 septembre 2016, Dizzee Rascal avait été le premier artiste de cette culture grime à remporter ce fameux Mercury Prize, preuve d’un certain intérêt envers un style créatif en pleine expansion à l’époque.

Treize ans. Voilà aussi sûrement l’un des points importants qui fait de la victoire de Skepta une si belle revanche. Le prix de Dizzee Rascal aurait pu paver la route pour tous un tas d’artistes au fil des années, et Skepta aurait continué à brandir avec fierté son slang et ses productions cabossées sur les ondes du monde entier. Mais l’aventure s’arrêta net. Le son grime continuait de bouillir et de se développer, mais les portes du mainstream restaient fermées. C’était comme si tout était à refaire. La victoire de Joseph Junior « Skepta » Adenuga au Hammersmith Apollo est une victoire acquise au bout d’une lutte de plusieurs années. Tel un champion de boxe revenu au bout d’une longue période réclamer de nouveau son titre. Et à l’instar de son compère Dizzee Rascal, ce prix ne récompense pas qu’un seul homme, mais un genre musical et une culture tout entiers. Comme si treize ans plus tard, le grime était de nouveau prêt pour briller.

Si son quatrième album Konnichiwa est la raison pour laquelle Skepta fut couronné ce soir là, ce n’est pas seulement grâce à ce – très bon – nouveau projet. Ce disque peux d’ailleurs être considéré comme l’aboutissement des multiples efforts réalisés au cours des dernières années par le MC et sa clique. Si il a toujours réussi à placer des singles efficaces dans les charts du Royaume-Uni (« Rolex Sweep »: 89ème place des UK Singles Charts, « Too Many Men » : 79ème place, « Rescue Me » à la 14ème position ou encore « Cross My Heart » à la 31ème place) sans compter plus récemment les tubes en puissance que sont « That’s Not Me » (2014) et « Shutdown » (2015), ses apparitions autour de quelques pointures du rap outre-atlantique ont fortement aidé sa cote de popularité à grossir. Que ce soit aux côtés de Kanye West lors des Brit Awards (pour le titre “All Day”) ou du canadien Drake qui n’a cessé de tarir d’éloges à son égard – allant jusqu’à accepter d’être signé sur Boy Better Know le label maison du britannique – cet attrait de ces stars pour une figure du grime montrait bien que quelque chose de spécial était en train de se passer. Sans compter les multiples influences que les sonorités grime semblent avoir eu ces dernières années sur le hip-hop, à commencer par Kanye West dès 2013 avec Yeezus, son album le plus cryptique à ce jour.

A 34 ans, Skepta représente plus l’ancienne génération du grime plutôt que la nouvelle emmenée par des artistes comme Stormzy ou Novelist. Pourtant, le succès de Konnichiwa semble agir comme une seconde jeunesse pour le MC qui est en train de vivre une deuxième carrière avec toute une nouvelle fan base à conquérir, tel un rookie devenu connu sur le tard. Grand bien lui fasse, l’ancien producteur originaire de Tottenham risque bien d’être encore là pour longtemps.

Laisser un commentaire