La Femme – Mystère | Critique

Avant la sortie de son deuxième album en septembre, il semblait encore plus difficile de définir la place de La Femme au sein du paysage musical français. Si son single « La Planche » était dans toutes les têtes depuis 2011, le groupe pouvait compter sur un répertoire suffisamment fourni pour ne pas souffrir de l’appellation de « one hit wonder ». Et malgré ses inspirations rétro et son image détachée, le groupe parvenait à se faire une place parmi le grand public tout en étant porté aux nues par une partie de la presse spécialisée. L’empêchant ainsi d’être uniquement apprécié par un public de niche. Pourtant cet engouement n’a pas empêché La Femme d’être assez peu présent musicalement ces dernières années. Et ce depuis le bariolé Psycho Tropical Berlin en 2013 qui leur avait valu une Victoire de la Musique dans la catégorie « Album révélation de l’année » un an plus tard.

« It’s Time to Wake Up », « Nous Étions Deux », « Si Un Jour », et bien sûr « Sur La Planche » ; ce premier album contenait plusieurs tubes emmenés par le groupe depuis trois ans et leurs premiers Eps. Psycho Tropical Berlin était frais, original, et plaçait d’ores et déjà La Femme comme un groupe à part et emprunt de liberté avec sa chanteuse à la voix enfantine et cristalline, son chanteur pas vraiment chanteur et ses paroles parfois légères mais jamais totalement innocentes ; A côté du plébiscite pour le bus et les transports en commun « Antitaxi », un titre comme « Si Un Jour » parle de la différence entre les garçons et les filles, un sujet encore toujours plus d’actualité aujourd’hui.

Une simple écoute de leur musique suffit à se rendre compte que les membres de La Femme n’ont jamais eu l’intention d’être autre chose qu’eux-même. D’où leur supposée légèreté dans l’interprétation et leur musique au style rétro qui tient aussi bien des yéyé et du surf rock, que de groupes comme Taxi Girl, Elli & Jacno ou encore Marie et les Garçons. Avec ce premier album, La Femme réussissait très bien à mélanger ces influences pour en créer un patchwork efficace, fun, et quelques fois déconcertant. Car une fois l’euphorie de la fête dissipée, une question méritait d’être posée ; « et maintenant ? ». En effet, alors que « Sur La Planche » passait encore sur les ondes, en soirée, ou en boucle dans des publicités à la télévision, la question du futur du groupe pouvait faire s’interroger même les fans les plus dévoués. Si le groupe avait marqué son entrée dans le monde de la pop française de manière efficace et virale, encore fallait-il réussir à y rester, sans passer pour la dernière sensation à la mode au retentissement éphémère.

Heureusement le groupe a lui-même apporté la réponse le 2 septembre 2016 avec son deuxième album intitulé Mystère, comme s’ils souhaitaient faire vivre le suspens jusqu’au bout. La Femme avait déjà dissimilé des indices dès mars 2016 avec « Sphinx », un titre étonnant aux sons aigus et  discordants, et avec « Où Va Le Monde » trois mois plus tard, morceau faussement naïf, plus proche de leur style d’origine. Une façon de brouiller encore plus les pistes sur la direction prise sur ce nouveau disque très attendu. Avec 16 morceaux pour 1 heure 11mn au compteur, Mystère dure plus longtemps que son prédécesseur et le dépasse en matière de technique et d’homogénéité. A l’image du bleu de sa pochette, le disque reflète plus le blues du groupe et des thèmes abordés que les morceaux chatoyants de Psycho Tropical Berlin.

La séparation amoureuse occupe notamment une grande place, et se traduit par une sensation de spleen qui se retrouve dans de nombreux morceaux. Là où « Sphinx » installe d’emblée une ambiance expérimentale particulière froide, « Le vide est ton nouveau prénom » parle de lui-même et voit Clémence Quélennec parler avec un air indifférent d’un ex sur un air de guitare mélancolique. « Où va le monde », malgré son rythme un peu plus enjoué, n’en est pas moins défaitiste, même si le « chant » presque amateur et les paroles candides n’en font pas pour autant un morceau noir. « Septembre », avec le chant infantile de la chanteuse, enchaîne avec la mélancolie de la fin de l’été et le stress/spleen qui suit la rentrée scolaire avant que le combo « Tatania », « Conversations nocturnes » et « S.S.D. » ne revigore le disque grâce à une énergie que n’auraient pas renié les Rita Mitsouko avec des soupçons de disco, voire de funk.

Mais « Elle ne t’aime pas » ramène à la réalité et parle de nouveau d’histoires d’amour qui finissent mal en général à travers un mec qui doit se faire à l’idée que sa crush ne s’intéressera jamais à lui. Le tout sur une des meilleurs compositions de l’album, faite d’une succession de notes de synthé très addictives. Alors que « Tueurs de fleurs » évoque la manipulation dans le couple et la tristesse qui suit la séparation sur fonds de sons électroniques.

La dernière partie de l’album emprunte la même direction et part de plus en plus vers des ambiances planantes et mélancoliques. Que ce soit le violon triste de « Al Warda », le chant cristallin de Clémence sur « Psyzook » ou les 13 minutes de « Vagues », où le groupe entier semble disparaître au fur et à mesure que le morceau ne progresse, comme s’il souhaitait partir sans demander son dû, dans le plus grand mystère.

Ce deuxième album marque sa différence d’avec Pyscho Tropical Berlin par sa césure stylistique, plus nette et rigoureuse sans en oublier le fun qui fait la particularité de La Femme. Les trois années de gestation de Mystère se reflètent à la fois dans les compositions et dans l’image du groupe, plus solide et soignée. La Femme n’en oublie pas pour autant ses fondamentaux et montre toujours un intérêt pour les expérimentations en tout genre – le rap sur « Exorciseur », l’air orientalisant de « Le chemin », le thème de « Mycose » – mais a su montrer avec Mystère une évolution qui devrait faire changer d’avis de nombreux sceptiques qui ne parvenaient pas à les prendre au sérieux.

Il reste cependant compliqué de départager les deux disques du groupe tellement chacun exprime une certaine vision de leurs créateurs, et qu’il manque un rien à ce deuxième essai pour qu’il prenne une réelle nouvelle dimension. Mais Mystère est un très bon présage pour la suite, qui voit La Femme être de plus en plus à l’aise avec la composition, et prendre un nouveau galon. A tel point que si le groupe continue sur cette voie, leur place parmi les groupes les plus intéressants de la musique française ne sera alors plus un mystère.

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