James Blake – The Colour In Anything | Critique

The Colour In Anything, c’est l’histoire d’un rendez-vous manqué. De ces histoires fantasmées qui ne semblent au final destinées qu’à décevoir. La relation avec ce disque commence après une longue attente de deux ans. Deux années où l’album aura été annoncé, repoussé, jusqu’à changer de nom en cours de route, pour finalement voir le jour le 6 mai 2016. Puis, la délivrance, les premiers regards, et la bonne surprise ; comme pour se faire pardonner, James Blake est venu accompagné de guests de choix : Frank Ocean et Justin Vernon de Bon Iver. Les retrouvailles ne pouvaient en être que plus belles. Loin d’arriver les mains vides, c’est les bras chargés de 17 morceaux que le britannique est venu présenter son nouvel effort, d’une durée d’écoute d’1 heure et 16 minutes. Soit suffisamment pour s’apprivoiser, se questionner, douter et finir par partir chacun de son côté, le cœur lourd. Car The Colour In Anything, c’est l’histoire d’un désenchantement.

Il y a pourtant eu des premiers émois convainquant. Le 11 février 2016, James Blake révélait le premier extrait de son nouvel album pendant son émission sur la radio BBC 1: un morceau au nom évocateur de “Modern Soul”. Dès les premières notes de piano, la magie opère instantanément et montre le talent de Blake pour magnifier des compositions pourtant déjà bien épurées. Sa voix claire s’alliant à merveille avec les multiples sons électro, percussions et bruits de jungle qu’il ajoutent au fur et à mesure à la structure du morceau. Plus qu’un simple morceau, “Modern Soul” renfermait à lui-seul l’essence de son auteur : une voix soul, des arrangements discrets mais efficaces et des sonorités qui puisent aussi bien dans le R’n’B que dans l’électro. Véritable crescendo de 5 minutes lumineuses, le titre était l’espoir de voir chaque nouveau track du britannique emprunter la même direction sur Radio Silence, titre provisoire à l’époque de l’album.

Une conviction confirmée avec “Timeless”, second single dévoilé par Blake le 14 avril 2016 et petite merveille de construction. Basé d’abord sur des notes graves de synthé et une caisse claire, des notes plus douces viennent se rajouter pendant que James entonne son chant d’une voix toujours claire et discrète. Puis le beat est déconstruit pour laisser place à un enchaînement fabuleux et entêtant de notes plus rapides de claviers où viennent se rajouter des sortes de bruits de drones pendant que les claviers reviennent de plus belle. Ce qui pourrait passer pour un vacarme n’est au final qu’une démonstration de la justesse avec laquelle Blake sait balancer entre ses différents styles. Chacun à leur façon, ces deux nouveaux titres restaient dans la même veine que le travail effectué sur Overgrown, le deuxième album de James sorti en 2013, qui laissait déjà plus de place à la soul et au R’n’B comparé au premier album éponyme du londonien d’il y a 5 ans, plus basé sur la dubstep et l’électro.

L’idylle était partie pour fonctionner et il ne manquait plus que les 15 autres titres pour célébrer ce qui allait sans doute être un nouveau tour de force de la part de l’artiste anglais. Même la date avait été fixée : le 5 mai 2016 à minuit, The Colour In Anything serait enfin disponible sur la toile. Mais tel le carrosse de Cendrillon qui se métamorphose une fois l’heure fatidique passée, l’album s’est transformé dès ce 6 mai 2016, en produit moins attirant que prévu.

“Modern Soul” et “Timeless” rayonnent pourtant toujours autant à chaque nouvelle écoute. Même si le premier demande désormais plus d’efforts pour réussir à l’écouter, du haut de sa quinzième place d’une tracklist inégale et qui peine à occuper tout l’espace dont elle dispose. La faute principalement à des morceaux qui n’en sont pas vraiment et se rapprochent plus de simples expérimentations et mélodies qui auraient été mises bout à bout sans aucune véritable cohérence. Overgrown voyait déjà James Blake tenter diverses choses, – notamment ce mix de soul, électro et dubstep – et le réussissait plutôt bien. Grâce notamment au fait que l’album ne durait que 40 minutes, soit assez pour expérimenter sans se perdre en chemin et se laisser le temps de créer de véritables morceaux. The Colour In Anything donne l’impression, au contraire, d’être trop gourmand là où il aurait pu se débarrasser de plusieurs poids inutiles. Ainsi de nombreux bons titres se retrouvent mélangés avec des idées moins inspirées, nuisant à leur qualité et à celle de l’album.

“Radio Silence” est une très belle introduction, dès les premières secondes le morceau replonge l’auditeur dans l’univers musical si particulier du britannique. Mais vient suite “Points” et son impression que le disque reste bloqué à plusieurs moments avec sa répétition de la même phrase, de ses sons, sans compter ces bruits de drones qui peuvent facilement donner le mal de tête, contrairement à ceux de “Modern Soul”. Placer ce morceau en seconde position après une introduction douce et planante reste un choix étrange. Heureusement “Love Me In Whatever Way” avec ses lamentations et ses montées de synthé suivi de “Timeless” rattrape le coup jusqu’à “f.o.r.e.v.e.r.” qui n’est pas plus intéressant que ça sans être pour autant désagréable avec sa ballade au piano. “Put That Away And Talk To Me” possède un côté entêtant et quelques idées intéressantes mais peut devenir rapidement répétitif et un peu creux. “I Hope My Life – 1-800 Mix”, quant à lui, accélère la cadence et exprime une sorte d’urgence et de contemplation dès ses premières notes et suit une construction intéressante entre cordes, claviers et rythmes électro. Dommage que “Waves Know Shores” ne suive pas la même voie et reste assez en surface sans aucune modification notable tout du long de ses 2mn56.

Puis arrive “My Willing Heart”, qui brouille les pistes au début avec sa petite voix et ses notes très discrètes de piano pour ensuite partir sur un enchaînement magnifique simple mais efficace avec la voix de Blake pour revenir sur un rythme lent pour repartir de plus belles avec ces cuivres en fond qui donnent une impression de grandeur dès qu’ils retentissent. Pourtant Blake garde toujours ce ton de voix clair et très beau, sa véritable force pour en faire un nouvel instrument. L’enchaînement avec “Choose Me” est lui aussi réussi, à tel point qu’il est facile de penser qu’il s’agit encore du même morceau qui aurait changé de structure au milieu. Pratiquement construit uniquement autour de sa voix et d’une boîte à rythme, Blake dote le morceau d’une véritable magie lorsque les claviers surgissent et qu’il les accompagne de son chant cristallin. Sans compter les jeux de voix robotiques qui rappellent son amour pour les expérimentations électro. Seul petit bémol, ce changement en cours de route qui modifie le rythme pour le faire retomber, mais James parvient bien à le faire repartir de plus belle avec un beau travail sur les choeurs.

Puis vient “I Need A Forest Fire”, la fameuse collaboration avec Bon Iver. Loin d’être un mauvais morceau, le titre fait partie de ceux de la tracklist qui part d’une bonne intention et avec de bonnes idées mais qui ne semble pas savoir réellement comment durer ou évoluer. L’impression d’écouter un peu en boucle la même partie – quoique réussie – peut frapper à l’esprit à un moment. La production est lumineuse, plus que d’autres titres de l’album, les voix restent en tête facilement, mais difficile d’y laisser une petite déception.

“Noise Above Our Heads” se lance ensuite par la suite et parvient à être agréable avec ses samples de voix pitchées, et ce refrain accrocheur. Mais là où ces morceaux réussissaient à intégrer des influences électro, le titre éponyme de l’album revient à la simple mélodie au piano assez lente, et même si elle est jolie, n’est pas la plus accrocheuse du disque. Comparé aux très beaux refrains de “Two Men Down” avec cette vague soudaine de synthés généreux qui englobent l’auditeur dans un cocon pendant que la voix chaude de James Blake ne finisse de le bercer. C’est finalement à “Modern Soul” de prendre le relais et de resplendir de nouveau avant que “Always” n’agisse comme le titre “Points” avec ses quelques expérimentations placées ci et là sans un résultat convaincant. Il en sera de même du dernier morceau, “Meet You In The Maze”, très minimaliste et synthétique où Blake chuchote au vocoder pendant presque 5 minutes. Une façon très calme et reposée de terminer un album déjà lent aux quelques rares fulgurances.

The Colour In Anything n’est pas un mauvais album au sens raté de la chose, mais plus au niveau de la gestion de l’ordre, de la construction des morceaux et de la gestion de sa tracklist. Avec une durée avoisinante celle de Overgrown, Blake aurait pu regrouper toutes ses meilleures idées sans chercher à trop en faire pour arriver à un résultat de plus d’une heure. Une telle durée peut fonctionner pour un album, mais travailler le rythme, les enchaînements, est alors cruciale. Ce troisième album est mou à de nombreuses reprises, pire, il semble vouloir faire durer les choses inutilement à maintes reprises. Un peu comme lorsque votre rendez-vous essaie tant bien que mal de prolonger le moment que vous passez ensemble en espérant que ça ne devienne meilleur par la suite, alors que vous savez au fond de vous, que c’est tout est déjà fini depuis longtemps, sans qu’il ne soit possible de recoller les morceaux.

L’album possède de bons moments, mais son écoute entière est peinée par des morceaux faibles et une cohérence pas toujours facile à définir. Comme avec une ancienne relation, où il peut être plaisant de se souvenir des bons moments sans pour autant vouloir se remémorer la relation entière. Avec The Colour In Anything, sélectionner quelques morceaux parmi les 17 sera plus plaisant que de l’écouter en entier et prendre le risque de les voir gâcher par des sons moins bons.

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