Ghostface Killah – Ironman | Critique

Pour fêter les 20 ans de l’un des meilleurs albums solos sortis du temple shaolin du Wu-Tang Clan, je reviens sur les qualités de ce disque qui fut le premier d’une longue lignée de très bons opus pour Ghostface Killah. 

Depuis la sortie d’Enter the Wu-Tang (36 Chambers) en 1993, les membres de la nébuleuse ont chacun attirés l’attention à leur manière. Il y a d’abord eu ceux qui n’ont pas tardé à se lancer en solo tellement leur particularité sautait aux yeux comme Method Man ou GZA. Au contraire certains ont du passer leur tour comme Masta Killa et U-God pour cause d’emprisonnement. Dennis Cole aka Ghostface Killah pouvait se situer au milieu, à côté de son compère Inspectah Deck. Tels des très bons rappeurs n’arrivant pas à se distinguer des fortes personnalités du crew.

C’est pourtant bien Ghostface Killah qui entame le premier opus du Wu, apparaît en guest sur la pochette et sur les titres d’Only Built For Cuban Linx… de Raekwon et possède cette voix aiguë et ce flow haché et tranchant, reconnaissables entre mille. Pendant trois ans le rappeur semble donc se satisfaire de cette position de second couteau de premier ordre, jusqu’au 29 octobre 1996 et la sortie d’Ironman, son premier essai en solo.

Des années pendant lesquelles Cole a pu observer et apprendre du succès des escapades solos de ses camarades de rimes pour en cerner les qualités et les utiliser à sa façon. Dès le titre de l’album, nommé selon le super-héro de Marvel et faisant aussi référence à Only Built For Cuban Linx… où chaque MC du Wu avait pu choisir un alias pour apporter de la fiction à leurs récits . Ghost reprend alors le sobriquet de Tony Starks et incarne un autre personnage durant la plupart des 17 titres.

L’aspect gangster est également repris et permet à Ghostface de montrer son habilité dans le storytelling et les histoires de la rue. Comme avec “260”, le récit de deux dealeurs bien décidés à prendre la drogue et l’argent de rivaux après en avoir tué un pour finir trahis. Les références cinématographiques permettent d’accentuer cette ambiance de récits du ghetto même si elles s’écartent des références premières du Wu. S’il n’y a qu’un seul extrait de film de kung-fu (Mystery of Chessboxing au début de “Poisonous darts”), les classiques du genre comme L’Impasse ou Usual Suspects, c’est la Blaxploitation qui fait son entrée dans un solo du Wu, avec le long métrage The Education of Sonny Carson.

C’est d’ailleurs par une scène de ce film que commence “Iron maiden”, premier titre d’Ironman. Le jeune Sonny Carson, dont le film dépeint sa vie de membre de gang jusqu’à son incarcération et le retour à la vie civile, tient tête à des jeunes du quartier plus vieux que lui. Plusieurs extraits sont utilisés au fur et à mesure de l’écoute, et ajoutés aux récits froids et noirs de Ghost, donnent l’impression de suivre ce personnage et d’endurer avec lui diverses mésaventures comme celles de centaines d’anonymes des quartiers pauvres de New York. Jusqu’à sentir le vécu à travers plusieurs rimes et morceaux de la part de Cole.

Ironman n’est pourtant pas un album pesant, sombre et glauque comme pouvait l’être Tical et Liquid Swords. Sorti trois ans après Enter the Wu-Tang, l’opus se détache de ces ambiances lourdes et garde les samples des ‘70s pour un résultat plus lumineux et moins asphyxiant. RZA est toujours seul aux manettes et a bien compris que Ghost a besoin de mélodies plus soulful pour exprimer tout son talent. Sa voix pouvant aisément s’adapter à ce type de mélange plus pop et clinquant. Le producteur garde tout de même l’essence de son style, à savoir les claviers poisseux, les bass lourdes et les beats retentissants.

La soul, tout comme les cuivres, apportent un bol d’air bienvenue et permettent d’apporter ce qu’il fallait à Ghostface pour se distinguer enfin complètement de ses partenaires. Que ce soit pour s’essayer à la drague (“Camay”), exprimer sa rage face à une femme infidèle (“Wildflower”), réaliser un égo trip (“Box in hand”), le MC paraît tel un personnage plus fréquentable aux premiers abords avec cette voix plus douce, pour se révéler être aussi froid que ses compères le moment venu. Il tombe pourtant le masque le temps d’un morceau, où il n’y a plus de Ghostface Killah, plus d’histoires de rues, plus de Tony Starks, juste Dennis Cole. “All that I got is you”, sur un sample de “Maybe tomorrow” des Jackson 5, voit le rappeur exprimer sans fare son amour pour sa mère, contant les problèmes qu’elle a traversé pour l’élever, accompagné de notes de pianos et de violons. Avec Mary J. Blige au refrain, le titre est le premier single tiré de l’album. Avec son immense succès, c’est un pari payant et encourageant pour le rappeur.

Surtout que le prochain single n’est autre que “Daytona 500”, déflagration de 4mn40 à la boucle entêtante et aux scratchs bien sentis, qui voit Ghost aidé de Raekwon et Cappadonna enflammer le micro pour le laisser fumant à la fin de leur couplet respectif. Les deux rappeurs qui occupent une place de choix sur tout l’album, étant même notés comme tels sur la pochette. Si l’alchimie entre les deux premiers n’était plus à faire, celle avec Cappadonna fonctionne tout aussi bien et amène à des grands moments de Mceing, comme son couplet sur “Iron maiden” au flow parfait, à tel point que le beat semble avoir du mal à tenir la cadence. “Motherless child” complète la sortie de singles et propose le parfait mix entre des samples soul (“Motherless child” et “Into something (I can’t shake loose” d’ O.V Wright) et des claviers inquiétants au possible. Il impose aussi la très bonne utilisation de samples vocaux comme instruments à part entière comme sur “After the smoke is clear” où les voix se superposent, se mélangent pour créer une ambiance pesante, planante avec cette bass imposante. Que dire alors de “Black Jesus” où les voix donnent un côté épique à l’ensemble.

Tel Tony Starks qui a besoin de son armure pour être le héros que tout le monde connaît, Ghostface Killah a trouvé avec Ironman l’album qui le fera prendre son envol dans sa carrière solo. Débuté à la première place du Billboard 200 et du Top R&B/Hip-Hop Albums avec 156 000 copies vendues la première semaine, le disque est un succès critique et commercial sans appel. Avec sa pochette aux couleurs flashys, ses prods soulful et ses récits fascinants de la rue, Ironman est digne des meilleurs strips Marvel voire des Pulp Fictions. La où Raekwon avec son premier essai fantasmer façon Tony Montana la vie de la rue, Ghostface la raconte tel un personnage de BD dont il serait le héro. Ce qui donne à son travail une très belle allure encore aujourd’hui et s’impose comme l’un des meilleurs solos signés du Wu-Tang. Supreme Clientele sorti quatre ans plus tard confirmera la créativité et l’originalité du rappeur face aux travaux de ses collègues, qui peineront à proposer des opus de qualité, les années 2000 étant passées par là. De quoi oublier les seconds rôles et confirmer un statut de leader parmi cette bande d’Avengers de la rime.

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