A Tribe Called Quest – We Got It From Here… Thank You For Your Service

S’il aura fallu attendre 18 ans pour entendre un nouveau disque d’A Tribe Called Quest, leur influence, elle, n’a jamais cessé de se répandre et d’inspirer des générations entières. De la collaboration entre Talib Kweli et Mos Def en 1998, jusqu’à la mixtape Coloring Book de Chance the Rapper sortie cette année, de nombreux artistes sont devenus les héritiers d’une recette initiée par le trio New-Yorkais qui continue d’être pertinente encore aujourd’hui, et ce depuis plus de 25 ans.

La sortie d’un disque comme To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar l’an dernier a notamment servi à rendre encore plus pertinente que jamais l’influence de Tribe sur les mélodies avec ce retour en grande pompe du jazz, de la soul et du gospel dans les productions. Le trio du Queens ayant été dès leurs débuts des précurseurs dans le sampling des cuivres dans leurs morceaux. Aujourd’hui semblait alors être la meilleure période pour un retour de la bande à Q-Tip.

Même si quiconque ayant vu le documentaire de 2011  »Beats, Rhymes and Life : The Travels of A Tribe Called Quest » de Michael Rapaport sait que la réconciliation entre chacun des membres ne serait pas facile, loin de là. Là où le film explore le parcours du groupe durant ses huit ans d’activité, il permet aussi de voir les tensions qui commençaient à ronger la bande de l’intérieur, notamment entre Q-Tip et Phife Dawg. Des tensions qui semblaient avoir laissé des cicatrices profondes. Si le come back de leurs amis De La Soul en 2016 a été plutôt bien reçu par les fans, il n’y avait pas à s’en faire quant au lien qui les unissait pour revenir avec un nouvel album. Pour Tribe, la question se posait vraiment, voire, pour certains fans, pas du tout : un retour du groupe de rap le plus cool du monde ne serait pas possible.

Et pourtant, l’année dernière, pour les 25 ans de la sortie de leur premier album, le groupe au complet était réuni pour un live sur le plateau de Jimmy Fallon. Une performance qui aurait été le point de départ des retrouvailles du groupe et de leur retour en studio pour enregistrer un nouvel album et enterrer la hache de guerre.

Malheureusement Phife Dawg s’est éteint à l’âge de 45 ans en mars dernier des suites du diabète et n’aura pas la chance de voir le travail terminé. Ce à quoi Q-Tip a déclaré par la suite que son camarade avait beaucoup participé à la création du disque, jusqu’à lui donner son nom : We Got It From Here… Thank You 4 Your Service. Autrement dit, le 5 Foot Assassin a été suffisamment impliqué dans le projet pour que son importance dans le processus soit reconnue à son juste titre.

L’enregistrement du disque a donc continué même après la disparition d’un de ses membres, et cela soulevait tout de même une chose : la crainte de certains aficionados de Tribe quant à ce comeback, même avec le statut légendaire du groupe. Car même si Phife ne s’était pas éteint, un retour après 18 ans amène irrémédiablement à se poser quelques questions quant à la direction que le groupe choisira de suivre pour la création d’un nouveau disque.

Et à mesure que la liste des featurings s’allongeait, l’espoir grandissait, ou non, petit à petit. Ou non, car même si ces guests sont des personnes comme Kanye West, Andre 3000, Kendrick Lamar, Anderson .Paak, Jack White ou encore Elton John, il pouvait se produire deux choses : soit chacun d’entre eux apportait sa pierre à l’édifice avec une direction de la part de Q-Tip et Ali, ou soit ces featurings allaient au contraire servir à combler un manque d’idées. Une écoute de We Got It From Here… suffira à se rendre compte qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur du résultat.

Cette année a apporté de très bons albums comme Blackstar de David Bowie ou Skeleton Tree de Nick Cave, des albums qui mettent la pression autant aux jeunes artistes qu’aux plus anciens, en terme d’ingéniosité et de qualité, et montrent que l’âge n’est en aucun cas une fatalité pour la création.

Ce nouvel album d’ATCQ c’est la même chose : il est très encourageant pour le hip hop en général et montre que peu importe son âge (les membres de Tribe ont plus de la quarantaine) les rappeurs peuvent toujours sortir de très bons disques. Et dans le cas de ces héros, on peut même dire qu’ils se sont encore plus bonifiés avec le temps.

We Got It From Here… fait du bien, et ce dès les premiers morceaux où l’on se rend compte que les productions ne cherchent ni à sonner old school, ni à sonner absolument actuel. Il arrive parfaitement à allier les deux et cela passe donc d’abord par les productions. C’est comme si Tribe avait réussi à transformer leur son des ’90s en son des années 2010’s sans aucune période de carence entre les deux. Avec ce disque, Tribe a donc le regard porté vers l’avenir, et cela passe également par les paroles, qui sont là pour unifier les différentes générations, plutôt qu’à les séparer.

Un message important dans une époque où de plus en plus de jeunes artistes rap cherchent à s’exprimer à travers de nouveaux sons et que le dialogue semble perdu entre eux et les plus vieilles générations.

Un discours qui se retrouve dans le morceau « Dis Generation » ou encore « Kids… » avec un Andre 3000 en très bonne forme, où Q-Tip et Jarobi ne font pas l’erreur de passer pour les vieux cons de service, mais au contraire endossent leur costume de vétérans et de modèles, ce qu’ils ont toujours été depuis 25 ans.

D’ailleurs les guests choisis sont aussi intéressants pour ça, car ils représentent aussi l’héritage que Tribe a laissé derrière lui, à savoir par exemple Andre 3000 d’OutKast et Kanye West, tous deux influencés par le travail du groupe. Et quand on voit la carrière de ces deux artistes, on ne peut que voir le chemin parcouru depuis tant d’années par les albums de Tribe.

Et que dire d’Anderson .Paak, qui allie à merveille hip-hop et soul avec une chaleur et un optimisme qui rappellent les premiers disques de Tribe ? Tandis qu’Elton John et Jack White sont là pour rappeler l’ouverture d’esprit du groupe, 25 ans après avoir samplé Lou Reed pour « Can I Kick It ».

D’ailleurs ce n’est pas le seul appel du pied fait au rock sur cet album puisque l’on retrouve des samples de Black Sabbath sur « We The People… », et de CAN sur « Dis Generation » et « Lost Somebody ».

On retrouve même un sample de Musical Youth, un groupe de reggae britannique, qui rappelle que ce nouveau disque permet à Phife Dawg de montrer son attachement à la musique Jamaïcaine. Que ce soit furtivement sur « We The People » ou même son propre morceau, « The Donald », à la fin de l’album.

On est d’ailleurs rassuré de retrouver la voix si particulière de Phife sur autant de morceaux, et de se rendre compte qu’il n’avait rien perdu de son mordant et qu’il nous avait lui aussi manqué depuis tout ce temps. Q-Tip et Jacobi ne manquent d’ailleurs pas de lui rendre hommage avec le titre « Lost Somebody ».

C’est aussi une bonne nouvelle de retrouver Jarobi aussi présent sur ce disque, lui qui avait quitté le groupe dès le 1er album, mais était quand même resté proche de Tribe. J’ai trouvé la symbolique intéressante pour leur dernier album, comme s’il n’avait en effet jamais quitté le groupe. Ça permet de renforcer encore plus le style d’A Tribe Called Quest.

We Got It From Here… est un vrai album de Tribe et les morceaux sont tous parcourus d’idées originales et qui nécessitent parfois plusieurs écoutes pour bien les assimiler, preuve de la richesse de la production sur ce disque.

Tandis que Consequence et Busta Rhymes replongent les fans dans les premières années de Tribe sur tous les morceaux où ils apparaissent et montrent qu’ils sont aussi en très grande forme. On voit alors que ce disque a été construit en équipe et que les feats n’ont pas été ajoutés par hasard.

Il suffit d’écouter Kanye West et Kendrick Lamar sur ce disque : chacune de leur apparition est discrète, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre. Et simplement parce qu’ils n’en faut pas plus. Et le résultat est là : « The Killing Season » est superbe et « Conrad Tokyo » possède une vibe soul 70’s magnifique.

Et donc là où The Love Movement était déjà un beau chant du cygne, et déjà un signe d’un passage de flambeau d’avec les nouvelles générations, We Got It From Here… est encore un plus beau cadeau de la part de Tribe à tous ses fans. C’est un album qui porte un message d’amour, de respect, qui amène à aller vers l’autre, qui porte sur le deuil tout en restant optimiste.

Et c’est aussi un disque qui ne pouvait pas mieux tomber. Car dans des temps assez sombres aux vues de l’actualité, Tribe revient après 18 ans de séparation, réussi à surmonter des vieilles tensions, la disparition d’un de ses proches, tout en parlant à toutes les générations et en ayant un message engagé, comme il a toujours su le faire. Une belle façon de tirer sa révérence et à nous, de les remercier pour leur service rendu au hip-hop depuis si longtemps.

RIP Phife Dawg

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